« Vous n’êtes pas seuls, la donnée de recherche est une aventure collective », Isabelle Blanc
Alors qu’Isabelle Blanc, fondatrice de Recherche Data Gouv, intègre de nouvelles missions au sein de l’Institut Curie, elle revient sur cette aventure collective inaugurée en juillet 2022.
Vous avez fondé Recherche Data Gouv. Quel est le souvenir le plus marquant que vous gardez de la naissance de cet écosystème ?
Isabelle Blanc : Ce que je retiens le plus fortement, c’est le moment où j'ai observé que Recherche Data Gouv n’était pas seulement perçu comme un simple projet technique d'entrepôt de données, mais un mouvement collectif auquel adhéraient de nombreux acteurs et établissements de l'ESR pour fédérer leurs forces et construire ensemble un entrepôt national mutualisé et des dispositifs locaux d'accompagnement des équipes de recherche.
Je pense notamment aux premières rencontres où des chercheurs, des ingénieurs, des bibliothécaires, des responsables de laboratoire venus d'établissements et d’horizons scientifiques totalement différents se sont appropriés l’idée et ont commencé à la transformer.
Ce basculement, quand Recherche Data Gouv a émergé tel un bien commun porté par toute une communauté, a été pour moi le moment fondateur. C’est à cet instant que j’ai compris que nous n’étions pas en train de créer un service de plus, mais une dynamique capable de fédérer et de faire évoluer durablement la manière dont la science se construit et se partage.
Quel impact Recherche Data Gouv a-t-il (eu) sur les pratiques de la communauté scientifique française ?
Recherche Data Gouv a d’abord permis d’ancrer l’idée que les données font pleinement partie du cycle de la recherche.
Recherche Data Gouv a contribué à donner une place visible, reconnue et structurée à la gestion, la documentation et la diffusion des données et ainsi reconnaître un travail scientifique invisible réalisé dans les unités de recherche.
Concrètement, il a eu trois impacts majeurs :
- Acculturation : il a facilité la montée en compétence des équipes de recherche sur la gestion de données, grâce à l’appui de proximité, aux centres de référence thématiques et à la diffusion de bonnes pratiques ;
- Structuration : il a favorisé la mise en place de plans de gestion de données, l’usage de standards, et une réflexion plus mature sur la qualité et la préservation des données ;
- Partage : il a contribué à normaliser le dépôt, le partage et la réutilisation des données par les équipes qui les ont produites et par d'autres.
En somme, il a aidé la communauté à passer de la logique du « je garde mes données pour moi » à une logique de « je construis durablement avec, et pour, la communauté ».
Après des années d’échanges avec les équipes de recherche, quel message aimeriez-vous leur adresser aujourd’hui sur les données de recherche ?
Je voudrais leur dire : vos données ont une valeur immense, souvent bien plus grande que vous ne l’imaginez, elles peuvent être réutilisées dans le temps si vous les documentez dès leur création.
Ce sont des objets scientifiques à part entière, des briques fondamentales pour accélérer la connaissance, permettre de nouvelles découvertes, renforcer la transparence de la science puisqu'elles constituent la preuve d'une connaissance scientifique.
Gérer, documenter et partager ses données n’est pas une contrainte administrative supplémentaire. C’est un investissement scientifique, éthique et stratégique.
Ce travail, parfois invisible et chronophage, contribue à rendre nos recherches plus robustes, plus reproductibles, et plus utiles à la société.
Et surtout : vous n’êtes pas seuls. Toute une communauté d’accompagnants est là pour avancer avec vous. La donnée de recherche est une aventure collective. Je remercie tous ceux qui s'investissent et font rayonner Recherche Data Gouv.
Avec le recul de ces presque cinq années, quel bilan tirez-vous de l’aventure Recherche Data Gouv, et quel enjeu vous semble aujourd’hui le plus porteur pour l’avenir ?
Le bilan est très positif : nous avons collectivement structuré un écosystème national, formé des centaines d’équipes, donné un cadre clair, et surtout installé durablement la question des données au cœur des pratiques de recherche. Aujourd’hui, plus personne ne doute que la donnée est un capital scientifique essentiel.
Mais l’aventure ne fait que commencer. L’enjeu majeur pour les prochaines années est, selon moi, d’aller plus loin dans l’interopérabilité et dans la capacité à faire circuler la donnée entre disciplines, infrastructures et pays. Cela implique de travailler sur les standards, sur la qualité des métadonnées, sur l’automatisation de la gestion des données, et sur la formation et la reconnaissance des fonctions autour de la donnée scientifique.
En résumé, l’avenir se jouera sur notre capacité à transformer les données en un écosystème fluide, vivant et réutilisable, au service d’une science plus ouverte, plus rapide et plus collaborative.